Le Bruit du bonheur

« Dire les choses, il parait qu’il faut dire les choses. C’est ce que j’entends souvent au poste. Il faut dire les choses. Même ce qui est anodin, sans importance, sans intérêt. Dire les choses avant qu’elles ne me brûlent ou qu’elles ne me tuent… »
Le bruit du bonheur – extrait

Une femme.
Une femme assise, seule sur scène.
Elle parle.
Elle raconte son enfance, ses parents, son travail, ses amies, sa ville.
Elle parle et se raconte pour la première fois.
Elle se doit de parler, elle est là pour ça.
Des mots simples et troublants.
Mais qui est-elle pour se raconter,
Comme ça,
Devant tout le monde ?
Sans éclats, sans violence.
Avec simplicité, avec sincérité.
De quel droit ? Elle n’est pourtant pas plus intéressante qu’une autre.
Elle hésite.
Elle parle.
Les mots lui échappent.
Seule, assise sur une chaise, elle nous parle et se raccroche à… Rien.
Elle glisse.
Assise, seule, elle reste.
Là.
Tout a été dit.


Après L’Anniversaire et D’abord ils nous regardent, Le Bruit du bonheur nous invite à découvrir une femme dans ses relations professionnelles, familières, singulières et intimes… dans sa vie ordinaire de femme battue.


Équipe de création

Auteur Claude Monteil

Mise en scène Samuel Bousard

Avec Marthe Martins

Son Étienne Gaudrain


Notes de mise en scène

Origine

« Dans la fiction narrative, les références au monde réel se mêlent si étroitement que, après avoir habité un roman et en avoir confondu, ainsi qu’il convient de le faire, les éléments fantastiques et les références à la réalité, le lecteur ne sait plus très bien où il en est. Cela donne alors lieu à certains phénomènes bien connus. Le premier consiste à projeter le monde fictionnel sur la réalité, autrement dit à croire en l’existence réelle de personnages et d’événements fictifs. »
Umberto Eco, Six promenades dans les bois du roman et d’ailleurs

Alors que nous cherchions à approfondir notre travail d’exploration du monologue abordé, avec Claude Monteil, dans les différentes « petites formes » sur lesquelles nous avions précédemment collaboré, la diffusion d’un volet des « Pieds sur scène » a retenu mon attention. Présenté par Sonia Kronlund sur France Culture, le programme documentaire a pour principe : « des histoires vraies racontées sur scène par ceux qui les ont vécues » (enregistré en public au théâtre du Rond Point).
Sur nos innombrables écrans, la tendance est forte d’effacer les frontières entre la réalité et la fiction, ce programme radiophonique entreprend de présenter le réel sur scène, en public. S’il s’agit incontestablement d’une (re)présentation du réel dans un espace dédié au théâtre, l’exercice ne semble toutefois pas pouvoir être qualifié de théâtral. Mais l’idée de confronter réel et fiction sur scène rejoignait formellement nos travaux sur le monologue.
Nous avons choisi de théâtraliser le modèle en conservant la forme minimaliste. Le récit et le personnage sont imaginaires. Le public, convoqué par le personnage, est à la fois interlocuteur réel du personnage et témoin de l’action.

Récit

« […] Les femmes existent d’abord par et pour le regard des autres, c’est-à-dire en tant qu’objets accueillants, attrayants, disponibles. On attend d’elles qu’elles soient « féminines », c’est-à-dire souriantes, sympathiques, attentionnées, soumises, discrètes, retenues voire effacées. »»
P. Bourdieu, La domination masculine, Seuil, 1998

Cette femme idéale, adorable, ravissante, naïve, la jolie sotte, égérie des publicistes et des producteurs de programmes télévisuels, est la victime idéale.
Elle se raconte : son enfance d’abord, avec sa mère qui l’élève seule parce que son père était déjà marié et avait déjà deux enfants, son travail aux impôts, les collègues de bureau, sa rencontre avec son futur mari, son mariage… et puis les coups, tous les vendredi au retour de son mari, chaque fin de semaine.
Prisonnière de la honte et du regard des autres, elle n’a jamais dit les choses. C’est la première fois. Elle n’en a pas parlé parce que ça ne se fait pas, parce que quand même… Elle a fermé les yeux.
L’histoire se déroule dans les années 70, parce que c’est plus simple, plus loin. On ne se pose pas immédiatement la question si ça existe encore aujourd’hui. C’est une histoire qui date… Et puis on reconnaît des choses que l’on a vues, entendues ou vécues. Est-ce que les choses ont vraiment changées ?

Formalisme

« Aborder un texte narratif signifie adopter une règle fondamentale : le lecteur passe tacitement un pacte fictionnel avec l’auteur, ce que Coleridge appelait « la suspension de l’incrédulité ». Le lecteur doit savoir qu’un récit est une histoire imaginaire, sans penser pour autant que l’auteur dit des mensonges. Simplement, comme l’a dit Searle, l’auteur feint de faire une affirmation vraie. Nous acceptons le pacte fictionnel et nous feignons de penser que ce qu’il nous raconte est réellement arrivé. »
Umberto Eco, Six promenades dans les bois du roman et d’ailleurs

Entre réalité de la représentation théâtrale et fiction du jeu, le théâtre comme instrument de (re)connaissance du réel
L’espace théâtral est identifié : pas de décors ou d’éclairages qui pourrait suggérer un espace imaginaire ou l’existence d’un quatrième mur. Le personnage s’adresse directement au public en tant que public.
L’espace théâtral est identifié : pas de décors ou d’éclairages qui pourrait suggérer un espace imaginaire ou l’existence d’un quatrième mur. Le personnage s’adresse directement au public en tant que public.
Elle nous parle. Elle se raconte.
Au cours de la représentation, quelques variations de l’adresse au public et une présence plus assertive de l’accompagnement sonore modifient le rapport au spectateur. L’implication de ce dernier grandit. Le texte donne quelques précisions quant au lieu où se déroule l’action. Le public rejoint le personnage dans un espace commun, imaginaire.
Si le formalisme de la représentation théâtrale est respecté, quelques codes sont toutefois décalés. Le personnage s’adresse directement au public, lui parle, dans une forme et une langue ordinaire. Le choix est fait d’une interprétation très quotidienne, sans théâtralité, sans distanciation. L’action n’est pas dans l’histoire révélée mais dans ce qui est vécu par le personnage pendant le temps de la représentation. Le spectateur est un protagoniste de cette action, interlocuteur (muet, par convention) et simple témoin.


Extrait

« Nous partions tous les étés à l’île de Ré. Quinze jours. Au camping du bois au pin. Je me souviens de ces jours où mon père venait nous rejoindre. Où il venait rejoindre ma mère en vacances. Il passait lui aussi tous ses étés sur l’île de Ré, avec sa femme et ses deux fils. Ma mère, elle, elle avait l’âge d’avoir le choix. Et encore maintenant, je trouve quand même que c’est un drôle de choix. Pas pour les vacances, parce que l’île de Ré, c’est vraiment bien pour les vacances, non, un drôle de choix pour la vie. Ça peut être grisant au début. De vivre dans la clandestinité. Mais à force. Elle l’a connu, elle avait dix-neuf ans, elle m’a eue à vingt-deux ans, il est mort j’avais neuf ans. Elle a vécu quoi, douze ans dans la clandestinité et presque bientôt vingt-trois dans le souvenir. Le soir pour le souper, elle mettait son couvert tous les soirs au cas où. Les jours où il ne venait pas, elle débarrassait et rangeait son assiette, ses couverts, son verre, la bouteille de vin, et puis elle repliait sa serviette qu’elle remettait dans sa pochette puis dans le tiroir du buffet, à sa place. On se mettait alors à table toutes les deux et puis plus rien. »
Le Bruit du bonheur – Extrait de la première version du texte, trop longue pour être jouée en intégralité sur scène.